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Au Canada, des millions de chômeurs et d’as­

sistés sociaux vivent dans l’inquiétude du lende­

main. L’indigence s’accentue de jour en jour. Il

est illusoire de prétendre que la solution aux pro­

blèmes économiques est la création d’emplois

par les gouvernements. Vous lirez l’article sui­

vant de Louis Even, écrit en 1960, sous le règne

du Premier ministre du Canada, John Diefen­

baker, qui avait promis pendant une campagne

électorale de créer des emplois en grossissant

la dette nationale. Mais après les élections, il n’a

pas accompli sa promesse, comme le font nos

politiciens actuels.

L

a proposition de Diefenbaker pour empêcher

les souffrances du chômage restait marquée

des tares du régime financier. Il envisageait

de l’embauchage en endettant le pays. Endetter le

peuple pour permettre au peuple de travailler, de

produire, de mettre en oeuvre les ressources de

son pays — ce n’est pas merveilleux. Cela équivaut

à fortifier la tyrannie financière pour obtenir d’elle

une concession passagère.

Simple problème d’argent

Ce n’est point là non plus envisager la situation

à la lumière des réalités. Si le chômage est créé par

l’accumulation de produits, pourquoi vouloir le cor-

riger par de l’embauchage qui va augmenter encore

le flot de produits ?

Puis, si le flot actuel de produits dépasse le flot

actuel de pouvoir d’achat dérivé de la production,

le dépassement ne peut être qu’augmenté en aug-

mentant les effectifs de production. La somme des

produits sans équivalent en pouvoir d’achat ne

ferait que grossir, et la solution essayée pour absor-

ber le chômage avorterait d’elle-même.

Un collègue du Premier ministre, M. Alvin

Hamilton, ministre de l’Agriculture, était plus

conscient de la réalité quand il déclarait à

Régina, en Saskatchewan, le 7 novembre 1960:

«C’est une véritable forme de suicide que de

rechercher, de nos jours, de nouveaux stimulants

pour une plus vaste production de marchandises,

dans un monde débordé de produits.»

Il faudrait fournir aux consommateurs les

Devant l’angoissant problème de chômage

moyens financiers d’obtenir ces produits débor-

dants, au moins en tant qu’ils leur conviennent. Et

si c’est de la production vraiment excédentaire, la

ralentir davantage. Mais, bien des familles dans les

privations en notre propre pays, et des populations

entières dans les privations en d’autres pays, per-

mettent-elles d’appeler réellement excédentaire

une production qui s’accumule parce que ceux qui

en auraient besoin n’ont pas le moyen de la payer ?

Comme quoi on en revient toujours à une ques-

tion de moyen de payer, d’argent.

Ceux qui, malgré les produits non écoulés, récla-

ment l’embauchage intégral peuvent avoir en vue

des travaux publics, la production de choses qui

ne sont pas mises sur le marché communautaire.

L’argent payant les embauchés pour ces travaux

leur permettrait d’acheter les produits offerts sur le

marché, disent-ils.

A moins d’un changement dans le régime finan-

cier, ce raisonnement est superficiel. Qu’il s’agisse

de biens consommables, ou d’agrandissements

d’usines, ou de routes, de ponts, d’écoles, de n’im-

porte quoi, toutes ces choses doivent être payées,

avec ou sans délai, et le délai ne fait qu’en augmen­

ter le prix exigé. Que l’on paie en prix au comptoir

du marchand, ou que l’on paie en taxes au bureau

d’un fonctionnaire, c’est toujours de l’argent que

l’on exige du public incapable de payer le tout.

Le chômage, un problème d’argent

Le chômage est un problème d’argent, et non

pas un problème d’emploi. Puisque c’est l’argent

qui manque, c’est de l’argent qu’il faut chercher,

au lieu de chercher de l’emploi dans la production

alors que les produits ne manquent pas.

Et pourquoi aussi n’allouer d’argent au chômeur

qu’au compte-gouttes, quand les produits conti-

nuent d’affluer à la tonne?

Lorsque les hommes travaillent, on retient sur

leur salaire une contribution aussi de la part de

l’employeur. Toutes ces contributions sont incluses

dans les prix, mais sont soustraites du pouvoir

d’achat. Est-ce bien le moyen de faciliter les ventes

et d’empêcher le chômage?

Il est vrai que les prestations aux chômeurs

redistribuent le pouvoir d’achat ainsi soustrait au

personnel producteur, mais incomplètement. On

se lamente quand la caisse de chômage diminue;

c’est pourtant alors qu’on corrige un peu mieux

la perte de pouvoir d’achat global causée par les

prélèvements sur les revenus des employés et des

employeurs. Tout argent retenu dans la caisse est

un trou dans le pouvoir d’achat qui était déjà infé-

rieur aux prix.

Supprimer le problème d’argent

S’il n’y avait

pas de problème d’argent, il n’y

aurait pas de problème de chômage. Il pourrait

sûrement y avoir encore, même de plus en plus

avec le progrès, des bras dont la production n’aurait

pas besoin; mais le problème d’argent n’existant

plus, on ne dirait plus d’eux: Ils chôment. On dirait:

Ils sont libérés du service de la production. On ne

parlerait plus de «chômage» mais de «loisirs», d’ac-

tivités libres.

Or, le problème d’argent est le plus facile à régler,

si l’on veut bien décider une bonne fois de faire de

la finance ce qu’elle doit être: une représentation

fidèle des réalités, une servante et non une maî-

tresse de l’économie.

Aux 450 suggestions ou mémoires que le Pre-

mier ministre du Canada a pu recevoir pour mettre

fin au chômage, nous ajoutons, présentée pour la

millième fois, la proposition d’esprits qui pensent et

raisonnent en termes de réalités, hommes, réalités

besoins, réalités possibilités, et non pas en termes

d’argent rigide et sacré:

Supprimer ce qu’on appelle chômage, en chan-

geant les conditions mortifiantes qui l’accom-

pagnent.

Pour cela, modifier le règlement financier qui

assujettit le pouvoir d’achat à l’emploi, à la partici-

pation à la production:

Distribuer la production autrement que par la

seule récompense (salaires) à ceux qui y contri-

buent personnellement: par un dividende pério-

dique à tous, employés ou non — dividende qui

prendrait de plus en plus de place dans le pou-

voir d’achat total, à mesure que le besoin d’em-

ploi prend de moins en moins de place dans la

production.

On parlerait alors de moins en moins de

salaires, et de plus en plus de dividendes. Il

ne serait plus question de chômeurs, tous les

citoyens étant devenus capitalistes

.

Le chômeur et le capitaliste

Jean Narrache est un chômeur. Lorsqu’il tra-

vaillait, il touchait un salaire lui permettant

de vivre et de faire vivre modestement sa

femme et ses enfants. Congédié avec d’autres,

parce que la compagnie avait assez de stock accu-

mulé et assez de machines perfectionnées pour

pouvoir se passer d’ eux , i l a t i ré pendant un

cer ta in temps des prestations de chômage;

puis, un jour, plus rien. Il doit végéter d’endettement

ou de l’assistance publique.

Jacques Leriche n’est pas plus embauché que

Jean Narrache. Il ne l’a même peut-être jamais été.

Lui non plus, ne touche aucun salaire. Pourtant, per-

sonne n’appelle Jacques Leriche un chômeur, parce

qu’il possède un capital placé qui lui rapporte des

dividendes trimestriels aussi régulièrement que la

terre tourne autour du soleil. Un capital dont il n’a

peut-être pas gagné lui-même un sou, l’ayant reçu

en héritage.

Qu’y a-t-il de semblable, et qu’y a-t-il de diffé-

rent, entre la situation de Jean Narrache et celle de

Jacques Leriche?

Le semblable, c’est que ni l’un ni l’autre n’est

employé dans la production. Cependant, Jean Nar-

rache fait son possible pour se chercher un emploi;

Jacques Leriche ne s’en préoccupe pas le moins du

monde. Si Jean Narrache cesse de se démener pour

trouver du travail quelque part, on le taxe de pares-

seux, de sans-coeur ou de sans-dessein. Aucun

reproche de la sorte à Jacques Leriche: il peut se

balader à rien faire, personne ne lui dira d’aller au

plus vite se chercher un emploi; au contraire, on

le blâmera s’il prend dans une usine la place que

pourrait y occuper Jean Narrache. (Remarquons,

en passant, comment la référence à l’argent, fausse

souvent les jugements portés sur des hommes.)

Il peut aussi très bien arriver que, sans être

embauché, Jacques Leriche sait faire un magni-

fique emploi

de son temps et de ses facultés, soit

comme producteur libre, soit comme chercheur de

par

Louis Even

(suite en page 10 )

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VERS DEMAIN août-septembre 2011

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