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ciproque entre individus aide à sortir chacun de son

indigence. La multiplication progressive des rela-

tions

sociales est donc, par elle-même, de nature

à accroître l’enrichissement de tous et de chacun.

Dangers de Ia socialisation

Et pourtant, la «socialisation» poussée n’est pas

sans dangers. Comme toute chose humaine, d’ailleurs,

si l’on n’a pas soin de veiller, d’examiner, de peser,

de choisir, d’orienter. De facteur d’enrichissement, la

«socialisation» avec l’organisation, la réglementation,

la législation même qui l’accompagne, peut devenir

un facteur d’étouffement de la personne.

Si l’homme est créé être sociable, il est aussi créé

être libre. La liberté et la responsabilité qu’implique

le bon usage de la liberté font la dignité de la per-

sonne humaine. Cette dignité ne doit pas être ternie

par la «socialisation». La personne doit être servie par

le groupe, mais non pas noyée ou atrophiée dans le

groupe. La personne doit rester maîtresse d’elle-mê-

me et de ses décisions.

Et le Crédit Social ?

Et le Crédit Social ? Comment figure-t-il devant

ce que

Mater et Magistra

dit de la «socialisation», au

sens de multiplication des relations sociales de la per-

sonne?

Pour une réponse à cette question, il faut com-

mencer par cesser de penser au Crédit Social en

terme exclusivement d’argent, de crédit financier.

L’argent, ou le crédit financier, n’est qu’un instrument

à utiliser comme moyen pour réaliser une fin.

La fin, l’objectif des propositions du Crédit So-

cial, c’est l’établissement d’un ordre économico-

social dans lequel la personne pourra mieux s’épa-

nouir et tendre à sa destinée. Faire servir à cette fin

la force née de la vie en société, le pouvoir de réali-

ser par l’association ce que l’individu ne peut pas ou

peut mal réaliser isolément.

Il n’y a de Crédit Social que par l’association. C’est

la force même de l’association qui constitue un cré-

dit réel, un crédit social, puisqu’il origine de la vie en

société.

Si l’association de personnes, si la vie en socié-

té n’apporte pas un enrichissement supplémentaire

pour les personnes associées, il n’y a pas de crédit

social.

Lorsque deux ou plus de deux personnes, en s’as-

sociant, peuvent s’aider mutuellement à mieux obte-

nir un résultat qu’elles désirent communément, il y a

dans cette association une force ajoutée à la somme

des forces de chaque personne agissant séparément.

Cette force de l’association, c’est le crédit de l’asso-

ciation, c’est un crédit social à la mesure de l’associa-

tion.

On rejoint là ce que

Mater et Magistra

appelle le

socialum rationum incrementa

, ce que les traduc-

teurs ont appelé la «socialisation». La «socialisation»

s’effectue en vue des avantages qu’elle doit norma-

lement procurer. En vue de ce que le fondateur de

l’école créditiste, l’ingénieur-économiste Clifford

Hugh Douglas appelle

increment of association

.

Et Douglas note que cet «enrichissement né de

l’association», cette force de réalisation, supérieure

aux forces additionnées des associés, n’est pas le

résultat d’un surplus d’efforts par l’un ou l’autre des

associés. C’est une nouvelle force due au seul fait de

l’association. Aussi appelle-t-il cet enrichissement

unearned

(non-gagné):

unearned increment of asso­

ciation.

La déduction, c’est que cet enrichissement, non

gagné par l’un ou l’autre des associés, mais né du

seul fait de l’association, doit être réparti entre tous

les associés. Ils peuvent recevoir des récompenses

inégales en retour de ce qu’ils ont fourni d’efforts in-

dividuels inégaux, ou de compétences individuelles

inégales; mais ce qui, grâce à l’association, s’ajoute

à ces efforts ou à ces compétences, appartient à tous

également.

Il en est ainsi de toute association bien constituée.

Il doit en être ainsi de la grande association qui s’ap-

Mater et Magistra

et le Crédit Social

u

par

Louis Even

L

e 15 mai 2011, l’Église célébrait le 50e anniver-

saire de l’encyclique

Mater et Magistra

de Jean

XXIII (d’après les premiers mots en latin de l’en-

cyclique, qui décrit l’Église comme «mère et éduca-

trice de tous les peuples»), la troisième des grandes

encycliques sur l’ordre social que les

Papes ont données au monde moder-

ne. La première fut

Rerum Novarum

,

par Léon XIII, en 1891. La deuxième,

quarante ans plus tard,

Quadragesi­

mo Anno

, par Pie XI.

D’autres encycliques sociales ont

suivi:

Pacem in terris

en 1963,

Popu­

lorum Progressio

de Paul VI en 1967

sur le développement des peuples, et

plusieurs encycliques de Jean-Paul II:

Laborem Exercens

en 1981 sur le tra-

vail humain,

Sollicitudo Rei Socialis

en 1987,

Centesimus Annus en 1991

,

et de Benoît XVI,

Caritas in Veritate

en

2009.

Ces encycliques ne se contredisent point. Mais

chacune d’elles applique les principes de la doctrine

sociale de l’Église aux situations plus spéciales de

l’époque à laquelle elles paraissent.

C’est ainsi que

Mater et Magistra

traite plus spé-

cialement de la «socialisation», puis des relations

entre les divers secteurs de production (avec une at-

tention particulière au secteur agricole), et aussi des

exigences de la justice dans les relations entre pays

inégalement développés.

Le mot «socialisation»

Le mot «socialisation» a prêté à beaucoup de

confusion. Et pour cause. On employait générale-

ment ce mot, en effet, pour désigner une nationali-

sation, une étatisation: socialisation de l’électricité,

socialisation du crédit, socialisation des moyens de

production.

Aussi, dès qu’a paru la traduction française de

l’encyclique, avec le mot «socialisation», bien des

gens l’ont mal interprétée, en laissant entendre que

le Pape était en faveur du socialisme.

Le texte officiel de l’encyclique, c’est son texte

latin; or, nulle part, dans le texte latin, le Pape n’a

employé le mot «socialisation», qui aurait pu être s

cialisatio

. Ce sont les traducteurs qui ont introduit ce

mot dans la version française, et aussi dans d’autres

langues.

Le Pape, lui, s’est servi en latin de mots qui dé-

finissent la chose, qui disent bien de quoi il s’agit.

Il écrit:

socialum rationum incrementa

, c’est-à-dire

augmentation des relations sociales

. Ailleurs: s

ocia-

lum rationum progressus

, c’est-à-dire

progrès des re-

lations sociales

. Et quelques autres groupes de mots

du même genre, mais jamais le mot «socialisation».

Et il explique que le

socialium rationum incre­

menta

, c’est «la multiplication des rela-

tions dans la vie commune». Il n’y a pas

là l’ombre de socialisme.

Un besoin de Ia personne

L’homme est un être sociable par na-

ture et par nécessité. Par nature, comme

l’est toute personne, humaine aussi bien

qu’angélique, créée à l’image du Créa-

teur, Dieu, Lui-même société parfaite de

trois personnes. Par nécessité; parce que

l’homme ne peut isolément se suffire à

lui-même.

C’est donc depuis toujours que les

hommes forment des groupes, des asso-

ciations pour obtenir mieux ensemble,

pour chacun d’eux, ce que chacun ne peut que dif-

ficilement, ou même pas du tout, obtenir isolément.

Selon les termes de

Mater et Magistra

:

«Elle

(la “socialisation”) est le fruit et l’expression d’une

tendance naturelle, quasi incoercible, des humains:

tendance à l’association en vue d’atteindre des ob-

jectifs qui dépassent les capacités et les moyens

dont peuvent disposer les individus.»

Les avantages de l’association

Si les hommes cherchent ainsi à s’associer pour

toutes sortes de fins, c’est évidemment parce qu’ils

en attendent des avantages, avantages économiques

et sociaux. Elle permet d’obtenir plus de biens par

cette collaboration que par la seule addition d’efforts

séparés. Elle permet aussi d’embellir la vie en élargis-

sant, pour ainsi dire, la sphère dans laquelle se meut

la personne.

«Il est clair, dit

Mater et Magistra,

que la “socia-

lisation”, ainsi comprise, apporte beaucoup d’avan-

tages. En fait, elle permet d’obtenir la satisfaction

de nombreux droits personnels, en particulier ceux

qu’on appelle économiques et sociaux. Par exemple,

le droit aux moyens indispensables à un entretien

vraiment humain, aux soins médicaux, à une ins-

truction de base plus élevée, à une formation pro-

fessionnelle plus adéquate, au logement, au travail,

à un repos convenable, à la récréation.»

Sans aucune relation sociale, condamné à vivre

isolément, l’homme serait dans l’indigence. L’aide ré-

Bienheureux Jean XXIII

Jean XXIII signant l’encyclique en 1961.

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VERS DEMAIN août-septembre 2011

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