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Mars-Avril 2010

Journal Vers Demain, 1101 rue Principale, Rougemont, QC, Canada — J0L 1M0

Tél.: Montréal (514) 856-5714; Rougemont: (450) 469-2209; Fax (450) 469-2601;

www.versdemain.org

CITE DU VATICAN, 4 FEV 2010 (VIS). Voici le

Message de Benoît XVI pour le Carême, daté

du 30 octobre dernier et intitulé «La justice de

Dieu s’est manifestée moyennant la foi dans

le Christ» (Epître de Paul aux romains):

Chaque année, à l’occasion du Carême,

l’Eglise nous invite à une révision de vie sin-

cère à la lumière des enseignements évangé-

liques. Cette année j’aimerais vous proposer

quelques réflexions sur un vaste sujet, celui de

la justice, à partir de l’affirmation de saint Paul:

La justice de Dieu s’est manifestée moyennant

la foi dans le Christ.

En un premier temps, je souhaite m’arrê-

ter sur le sens du mot justice qui dans le lan-

gage commun revient à donner à chacun ce

qui lui est dû —

dare cuique suum

, selon la

célèbre expression d’Ulpianus, juriste romain

du III siècle. Toutefois cette définition courante

ne précise pas en quoi consiste ce

Suum

qu’il

faut assurer à chacun. Or ce qui est essentiel

pour l’homme ne peut être garanti par la loi.

Pour qu’il puisse jouir d’une vie en plénitude

il lui faut quelque chose de plus intime, de

plus personnel et qui ne peut être accordé

que gratuitement: nous pourrions dire qu’il

s’agit pour l’homme de vivre de cet amour

que Dieu seul peut lui communiquer, l’ayant

créé à son image et à sa ressemblance.

Cer-

tes les biens matériels sont utiles et nécessai-

res. D’ailleurs, Jésus lui-même a pris soin des

malades, il a nourri les foules qui le suivaient

et, sans aucun doute, il réprouve cette indif-

férence qui, aujourd’hui encore, condamne

à mort des centaines de millions d’êtres hu-

mains faute de nourriture suffisante, d’eau et

de soins. Cependant, la justice distributive ne

rend pas à l’être humain tout ce qui lui est dû.

L’homme a, en fait, essentiellement besoin

de vivre de Dieu parce que ce qui lui est dû

dépasse infiniment le pain. Saint Augustin

observe à ce propos que si la justice est la

vertu qui rend à chacun ce qu’il lui est dû,

alors il n’y a pas de justice humaine qui ôte

l’homme au vrai Dieu.

L’évangéliste Marc nous transmet ces pa-

roles de Jésus prononcées à son époque lors

d’un débat sur ce qui est pur et ce qui est im-

pur: Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pé-

nétrant en lui, puisse le souiller. Ce qui sort de

l’homme voilà ce qui souille l’homme. Car c’est

du dedans, du cœur des hommes que sortent

les desseins pervers. Au-delà du problème im-

médiat de la nourriture, nous pouvons déceler

dans la réaction des pharisiens une tentation

permanente chez l’homme: celle de pointer

l’origine du mal dans une cause extérieure.

En y regardant de plus près, on constate que

de nombreuses idéologies modernes véhicu-

lent ce présupposé: puisque l’injustice vient

du dehors, il suffit d’éliminer les causes exté-

rieures qui empêchent l’accomplissement de

la justice. Cette façon de penser, nous avertit

Jésus, est naïve et aveugle. L’injustice, consé-

quence du mal, ne vient pas exclusivement

de causes extérieures; elle trouve son origine

dans le cœur humain où l’on y découvre les

fondements d’une mystérieuse complicité

avec le mal. Le psalmiste le reconnaît doulou-

reusement: Vois dans la faute je suis né, dans

le péché ma mère m’a conçu. Oui, l’homme

est fragilisé par une blessure profonde qui

diminue sa capacité à entrer en communion

avec l’autre. Naturellement ouvert à la récipro-

cité libre de la communion, il découvre en lui

une force de gravité étonnante qui l’amène à

se replier sur lui-même, à s’affirmer au-dessus

et en opposition aux autres: il s’agit de l’égoïs-

me, conséquence du péché originel. Adam et

Eve ont été séduits par le mensonge du Satan.

En s’emparant du fruit mystérieux, ils ont dé-

sobéi au commandement divin. Ils ont substi-

tué une logique du soupçon et de la compéti-

tion à celle de la confiance en l’Amour, celle de

l’accaparement anxieux et de l’autosuffisance

à celle du recevoir et de l’attente confiante vis-

à-vis de l’autre de sorte qu’il en est résulté un

sentiment d’inquiétude et d’insécurité. Com-

ment l’homme peut-il se libérer de cette ten-

dance égoïste et s’ouvrir à l’amour ?

Au sein de la sagesse d’Israël, nous dé-

couvrons un lien profond entre la foi en ce

Dieu qui, de la poussière relève le faible et

la justice envers le prochain. Le mot

Seda-

qah

, qui désigne en hébreu la vertu de jus-

tice, exprime admirablement cette relation.

Sedaqah

signifie en effet l’acceptation totale

de la volonté du Dieu d’Israël et la justice en-

vers le prochain, plus spécialement envers le

pauvre, l’étranger, l’orphelin et la veuve. Ces

deux propositions sont liées entre elles car,

pour l’Israélite, donner au pauvre n’est que

la réciprocité de ce que Dieu a fait pour lui:

il s’est ému de la misère de son peuple. Ce

n’est pas un hasard si le don de la Loi à Moïse,

au Sinaï, a eu lieu après le passage de la Mer

Rouge. En effet, l’écoute de la loi suppose la

foi en Dieu qui, le premier, a écouté les cris de

son peuple et est descendu pour le libérer du

pouvoir de l’Egypte. Dieu est attentif au cri de

celui qui est dans la misère mais en retour de-

mande à être écouté: Il demande justice pour

le pauvre, l’étranger, l’esclave. Pour vivre de

la justice, il est nécessaire de sortir de ce rêve

qu’est l’autosuffisance, de ce profond replie-

ment sur soi qui génère l’injustice. En d’autres

termes, il faut accepter un exode plus profond

que celui que Dieu a réalisé avec Moïse, il faut

une libération du cœur que la lettre de la Loi

est impuissante à accomplir. Y a-t-il donc pour

l’homme une espérance de justice?

L’annonce de la bonne nouvelle répond

pleinement à la soif de justice de l’homme.

L’apôtre Paul le souligne dans son Epître aux

romains: Mais maintenant sans la loi, la justice

de Dieu s’est manifestée par la foi en Jésus

Christ à l’adresse de tous ceux qui croient.

Car il n’y a pas de différence. Tous ont péché

et sont privés de la gloire de Dieu et ils sont

justifiés par la faveur de sa grâce en vertu de

la rédemption accomplie par le Christ Jésus.

Dieu l’a exposé instrument de propitiation par

son propre sang moyennant la foi. Quelle est

donc la justice du Christ ? C’est avant tout une

justice née de la grâce où l’homme n’est pas

sauveur et ne guérit ni lui-même ni les autres.

Le fait que l’expiation s’accomplisse dans le

sang du Christ signifie que l’homme n’est pas

délivré du poids de ses fautes par ses sacrifi-

ces, mais par le geste d’amour de Dieu qui a

une dimension infinie, jusqu’à faire passer en

lui la malédiction qui était réservée à l’homme

pour lui rendre la bénédiction réservée à Dieu.

Mais immédiatement pourrait-on objecter: de

quel type de justice s’agit-il si le juste meurt

pour le coupable et le coupable reçoit en re-

tour la bénédiction qui revient au juste? Est-

ce que chacun ne reçoit-il pas le contraire de

ce qu’il lui est dû?

En réalité, ici, la justice divine se montre

profondément différente de la justice humai-

ne. Dieu a payé pour nous, en son Fils, le prix

du rachat, un prix vraiment exorbitant. Face à

la justice de la croix, l’homme peut se révolter

car elle manifeste la dépendance de l’homme,

sa dépendance vis-à-vis d’un autre pour être

pleinement lui-même. Se convertir au Christ,

croire à l’Evangile, implique d’abandonner

vraiment l’illusion d’être autosuffisant, de dé-

couvrir et accepter sa propre indigence ainsi

que celle des autres et de Dieu, enfin de dé-

couvrir la nécessité de son pardon et de son

amitié. On comprend alors que la foi ne soit

pas du tout quelque chose de naturel, de facile

et d’évident. Il faut être humble pour accepter

que quelqu’un d’autre me libère de mon moi

et me donne gratuitement en échange son

soi. Cela s’accomplit spécifiquement dans les

sacrement de la réconciliation et de l’eucharis-

tie. Grâce à l’action du Christ, nous pouvons

entrer dans une justice plus grande, celle de

l’amour, la justice de celui qui, dans quelque

situation que ce soit, s’estime davantage débi-

teur que créancier parce qu’il a reçu plus que

ce qu’il ne pouvait espérer.

Fort de cette expérience, le chrétien est

invité à s’engager dans la construction de so-

ciétés justes où tous reçoivent le nécessaire

pour vivre selon leur dignité humaine et où la

justice est vivifiée par l’amour. Le temps du

Carême culmine dans le triduum pascal, au

cours duquel cette année encore, nous célé-

brerons la justice divine, qui est plénitude de

charité, de don et de salut. Que ce temps de

pénitence soit pour chaque chrétien un temps

de vraie conversion et d’intime connaissance

du mystère du Christ venu accomplir toute

justice.

Benoît XVI

«Le chrétien est invité à

s’engager dans la construction de

sociétés justes où tous reçoivent

le nécessaire pour vivre selon leur

dignité humaine et où la justice

est vivifiée par l’amour»

Message du Pape pour le Carême