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Journal Vers Demain, 1101 rue Principale, Rougemont, QC, Canada — J0L 1M0

Tél.: Montréal (514) 856-5714; Rougemont: (450) 469-2209; Fax (450) 469-2601;

www.versdemain.org

Août-Septembre 2010

(suite en page 20)

Discours du Président Thomas Sankara du Burkina Faso

«La dette ne peut pas être remboursée parce que si nous ne pay-

ons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par

contre, si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons en sûrs

également.»

Thomas Sankara (1949-1987)

fut président du Burkina Faso

(pays africain autrefois connu

sous le nom de Haute-Volta), de

1983 à 1987. C’est lui qui changea

en 1984 le nom du pays pour Bur-

kina Faso, qui signifie «le pays des

hommes intègres». Pour ne pas su-

bir les dictats des financiers inter-

nationaux, il refusa toute aide du

Fonds Monétaire International et

de la Banque Mondiale. Son pays

semi-désertique, affamé, endetté,

avec une mortalité infantile des

plus élevée du monde, ne pouvait

compter que sur lui-même. «Deux

repas et 10 litres d’eau pour tous

et tous les jours» devint son slo-

gan et son programme; et en quatre ans, ce pro-

gramme devint réalité: il avait en effet réussi à

rendre son pays auto-suffisant dans le domaine

alimentaire.

Cependant, le fardeau de la dette extérieure,

accumulé par les gouvernements précédents,

menaçait son pays. Le 29 juillet 1987, Sankara

prononçait le discours suivant à la 25e Confé-

rence au sommet des pays membres de l’OUA

(Organisation de l’Union Africaine) à Addis-Abe-

ba, en Éthiopie, appelant à un front uni tous les

pays africains contre la dette, et déclarant, entre

autres: «Si le Burkina Faso tout seul refuse de

payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine

conférence!» Sankara fut assassiné le 15 octobre

1987, trois mois après ce discours.

Pour un front uni contre la dette

par le Président Thomas Sankara

Nous estimons que la dette s’analyse d’abord

de par ses origines. Les origines de la dette remon-

tent aux origines du colonialisme. Ceux qui nous

ont prêté de l’argent, ce sont ceux-là qui nous ont

colonisés, ce sont les mêmes qui géraient nos

États et nos économies, ce sont les colonisateurs

qui endettaient l’Afrique auprès des bailleurs de

fonds, leurs frères et cousins.

Nous étions étrangers à cette dette, nous ne

pouvons donc pas la payer. La dette, c’est encore

le néo-colonialisme où les colonisateurs se sont

transformés en assistants techniques; en fait,

nous devrions dire qu’ils se sont transformés en

assassins techniques; et ce sont eux qui nous ont

proposé des sources de financement.

Des bailleurs de fonds, un terme que l’on

emploie chaque jour comme s’il y avait des hom-

mes dont le bâillement suffisait à créer le déve-

loppement chez les autres. Ces bailleurs de fonds

nous ont été conseillés, recommandés; on nous

a présenté des montages financiers alléchants,

des dossiers; nous nous sommes endettés pour

cinquante ans, soixante ans, même plus c’est-à-

dire que l’on nous a amenés à compromettre nos

peuples pendant cinquante ans et plus.

Mais la dette, c’est sa forme actuelle, contrô-

lée, dominée par l’impérialisme, une reconquête

savamment organisée pour que l’Afrique, sa crois-

sance, son développement obéisse à des paliers,

à des normes qui nous sont totalement étrangè-

res, faisant en sorte que chacun de nous devienne

l’esclave financier c’est-à-dire l’esclave tout court

de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la four-

berie de placer les fonds chez nous avec l’obliga-

tion de rembourser.

On nous dit de rembourser la dette: ce n’est

pas une question morale, ce n’est point une ques-

tion de ce prétendu honneur de rembourser ou de

ne pas rembourser. Monsieur le président, nous

avons écouté et applaudi le premier ministre de

Norvège lorsqu’elle est intervenue ici même, elle

a dit, elle qui est Européenne, que

toute la dette ne peut pas être rem-

boursée.

La dette ne peut pas être rem-

boursée parce que d’abord si nous

ne payons pas, nos bailleurs de

fonds ne mourront pas. Soyons-en

sûrs. Par contre, si nous payons,

c’est nous qui allonsmourir. Soyons

en sûrs également.

Ceux qui nous ont conduits à

l’endettement ont joué comme dans

un casino; quand ils gagnaient, il

n’y avait point de débat, maintenant

qu’ils ont perdu au jeu, ils nous exi-

gent le remboursement, et l’on par-

le de crise. Non ! Monsieur le Prési-

dent, ils ont joué, ils ont perdu, c’est

la règle du jeu, la vie continue !

Nous ne pouvons pas rembourser la dette

parce que nous n’avons pas de quoi payer; nous

ne pouvons pas rembourser la dette parce que

nous ne sommes pas responsables de la dette;

nous ne pouvons pas payer la dette parce que,

au contraire, les autres nous doivent ce que les

plus grandes richesses ne pourront jamais payer

c’est-à-dire la dette de sang. C’est notre sang qui

a été versé ! On parle du plan Marshall qui a refait

l’Europe économique mais on ne parle jamais du

plan africain qui a permis à l’Europe de faire face

aux hordes hitlériennes lorsque leur économie

était menacée, leur stabilité était menacée.

Qui a sauvé l’Europe? C’est l’Afrique ! On en

parle très peu, on en parle si peu que nous ne

pouvons pas nous être complices de ce silence

ingrat. Si les autres ne peuvent

pas chanter nos louanges, nous

avons au moins le devoir de dire

que nos pères furent courageux

et que nos anciens combattants

ont sauvé l’Europe et finalement

ont permis au monde de se dé-

barrasser du nazisme.

La dette, c’est aussi la consé-

quence des affronte-

ments et lorsque l’on

nous parle aujourd’hui

de crise économique,

on oublie de nous dire

que la crise n’est pas

venue de façon su-

bite, la crise existe de

tout temps et elle ira en s’aggravant chaque fois

que les masses populaires seront de plus en plus

conscientes de leur droit face aux exploiteurs.

Il y a crise aujourd’hui parce que les masses

refusent que les richesses soient concentrées en-

tre les mains de quelques individus; il y a crise

parce que quelques individus déposent dans des

banques à l’étranger des sommes colossales qui

suffiraient à développer l’Afrique; il y a crise par-

ce que face à ces richesses individuelles que l’on

peut nommer, les masses populaires refusent de

vivre dans les ghettos, dans les bas quartiers; il

y a crise parce que les peuples partout refusent

d’être dans Soweto face à Johannesburg. Il y a

donc lutte et l’exacerbation de cette lutte amène

les tenants du pouvoir financier à s’inquiéter.

On nous demande aujourd’hui d’être compli-

ces de la recherche d’un équilibre, équilibre en

faveur des tenants du pouvoir financier, équili-

bre au détriment de nos masses populaires. Non,

nous ne pouvons pas être complices, non, nous

ne pouvons pas accompagner ceux qui sucent le

sang de nos peuples et qui vivent de la sueur de

nos peuples, nous ne pouvons pas les accompa-

gner dans leur démarche assassine.

Monsieur le président, nous entendons parler

de club, club de Rome, club de Paris, club de par-

tout. Nous entendons parler du groupe des cinq,

du groupe des sept, du groupe des dix peut être

du groupe des cent et que sais-je encore.

Il est normal que nous créions notre club et

notre groupe faisant en sorte que dès aujourd’hui

Addis-Abeba devienne également le siège, le cen-

tre d’où partira le souffle nouveau: le club d’Ad-

dis-Abeba.

Nous avons le devoir aujourd’hui de créer le

front uni d’Addis-Abeba contre la dette. Ce n’est

que de cette façon que nous pouvons dire aux

autres qu’en refusant de payer la dette nous ne

venons pas dans une démarche belliqueuse, au

contraire, c’est dans une démarche fraternelle

pour dire ce qui est.

Du reste, les masses populaires en Europe

ne sont pas opposées aux masses populaires en

Afrique mais ceux qui veulent exploiter l’Afrique,

ce sont les mêmes qui exploitent l’Europe; Nous

avons un ennemi commun. Donc notre club parti

d’Addis-Abeba devra également dire aux uns et

aux autres que la dette ne saurait être payée.

Et quand nous disons que la dette ne saurait

être payée ce n’est point que nous sommes contre

la morale, la dignité, le respect de la parole. Parce

que nous estimons que nous n’avons pas la même

morale que les autres. Entre le riche et le pauvre,

il n’y a pas la même morale. La bible, le coran,

ne peuvent pas servir de la même manière celui

qui exploite le peuple et celui qui est exploité; Il

faudrait alors qu’il y ait deux éditions de la bible et

deux éditions du coran.

Nous ne pouvons pas accepter qu’on nous

parle de dignité, nous ne pouvons pas accepter

que l’on nous parle de mérite

de ceux qui payent et de perte

de confiance vis-à-vis de ceux

qui ne payeraient pas. Nous

devons au contraire dire que

c’est normal aujourd’hui, nous

devons au contraire reconnaî-

tre que les plus grands voleurs

sont les plus riches. Un pauvre,

quand il vole, il ne commet

qu’un larcin ou une peccadille

tout juste pour survivre par né-

cessité. Les riches ce sont eux

qui volent le fisc, les douanes et

qui exploitent les peuples.

Monsieur le président, ma

proposition ne vise pas sim-

plement à provoquer ou à faire du spectacle, je

voudrais dire ce que chacun de nous pense et

souhaite. Qui ici ne souhaite pas que la dette soit

purement et simplement effacée? Celui qui ne le

souhaite pas, il peut sortir, prendre son avion et

aller tout de suite à la banque mondiale payer !

Tous nous le souhaitons !

Je ne voudrais pas que l’on prenne la proposi-

tion du Burkina Faso comme celle qui viendrait de

la part de jeunes sans maturité et sans expérience.

Je ne voudrais pas non plus que l’on pense qu’il n’y

a que les révolutionnaires à parler de cette façon.

Je voudrais que l’on admette que c’est simplement

l’objectivité et l’obligation et je peux citer dans les

exemples de ceux qui ont dit de ne pas payer la

dette des révolutionnaires comme des non révolu-

tionnaires, des jeunes comme des vieux.

Monsieur le Président, ce n’est donc pas de

la provocation. Je voudrais que, très sagement,

vous nous votiez des solutions. Je voudrais que

notre conférence adopte la nécessité de dire clai-

rement que nous ne pouvons pas payer la dette,

non pas dans un esprit belliqueux, belliciste, ceci

pour éviter que nous allions individuellement nous

faire assassiner.

Thomas Sankara

Le Burkina Faso